Le chant : performance d’une exploration vocale environnementale

Nicola Oddy, MA, RP, MTA, PhD (candidate), Université de Carleton

Combien de fois avez-vous entendu les gens affirmer « Les conditions dues au confinement de la COVID-19 ont été bénéfiques pour mon évolution personnelle » ?

Je sais ; je suis peut-être en quelque sorte une anomalie. Le fait est que, l’année dernière, autour de la même période, quand tout s’est arrêté, j’ai soudainement eu tout le temps dont je pouvais rêver pour entreprendre la recherche que je planifiais depuis si longtemps.

À la fin du mois d’avril 2020, mon comité d’études supérieures a accepté mon projet de thèse et je suis devenue nouvelle candidate au PhD. Néanmoins, je devais agir rapidement pour atteindre mon but, au beau milieu d’une pandémie, changer mes demandes éthiques se rapportant à la recherche ainsi que planifier et documenter les façons de faire des concessions : ce qui fut fait en dedans d’un mois. Puis, cinq femmes extraordinaires sont venues me proposer leur contribution afin de m’aider à découvrir comment le pouvoir performatif de l’improvisation vocale dans différents environnements peut mener à un nouveau regard sur l’environnement et à une relation renouvelée avec celui-ci, et comment la vocalisation dans différents environnements peut changer la perception de soi d’une personne.

Le chant : performance d’une exploration vocale est un projet-recherche dans lequel six chanteuses performent l’une avec l’autre dans différents milieux, en explorant les environnements par une improvisation vocale collaborative à l’intérieur d’une pratique que j’appelle Exploration vocale environnementale (EVE). Ces performances vocales semi-privées, qui constituent une forme de travail ethnographique de terrain collaboratif, se sont déroulées dans six endroits à Ottawa et ses environs pendant une durée de six semaines, à l’été 2020. Le processus collaboratif comprenait des séances de remue-méninges, de l’improvisation vocale collaborative ainsi qu’une réflexion – analyse de chaque séance. Les interprètes ont tenu des journaux personnels dans lesquels elles consignaient des pensées qui émergeaient entre les performances. De plus, je les ai aussi interviewées individuellement avant et après les six performances et j’ai mené des séances de débreffage de groupe à la fin de chaque séance. Toutes les activités ont été enregistrées sur vidéo, à la fois pour documenter les données de recherche et pour créer un point culminant au moyen d’un documentaire qui conceptualiserait la thèse pour les lecteurs. Il s’agit, après tout, pour la plupart des gens, d’une façon inhabituelle de faire de la musique.

EVE est une forme d’improvisation vocale basée sur un processus dans lequel seules les personnes impliquées dans la performance sont présentes. Bien sûr, il y a des passants, mais l’objectif de EVE est de ne pas performer pour un public ; c’est d’explorer l’environnement sonore par l’improvisation vocale. Cette idée est née du travail de R. Murray Schafer et de son œuvre Theatre of Confluence, dans laquelle il affirme que l’objectif premier de l’art est « de réaliser un changement dans nos conditions existentielles » (Schafer, 2002). L’improvisation vocale offre un important vocabulaire musical et donc davantage d’opportunités d’expression dans lesquelles on peut s’impliquer sur un plan acoustique dans un lieu donné. « EVE est une performance conçue pour encourager les interprètes à connaître un environnement d’une nouvelle façon et constitue moyen pour arriver à une “vérité expérientielle” » (Feld 1996, 97) par une implication avec celui-ci.

J’avais déjà utilisé l’improvisation vocale dans ma carrière comme musicothérapeute. Lorsque j’improvise avec des gens, motifs, rythmes et textures composant la musique spontanée offrent une avenue de découverte de soi par la métaphore qui émerge du chant. Cela fonctionne pour des pratiques en psychothérapie, mais aussi pour des pratiques plus concrètes comme pour gagner en confiance, augmenter l’estime de soi, améliorer la respiration ou la qualité de vie. Mon projet est issu du travail que j’ai accompli avec les personnes qui sont venues à moi en thérapie, lorsque je les amenais à des endroits ayant des conditions acoustiques différentes pour improviser, et lorsque j’ai vu leurs propres perceptions de soi changer lorsqu’elles chantaient dans des environnements différents.

Je savais depuis le début que je voulais créer un film à partir du travail sur le terrain afin de contextualiser ma thèse. Je pensais que ce document adressé aux lecteurs de ma thèse serait simple et qu’il offrirait une compréhension de ce que nous faisons.

Juste avant le confinement, j’ai rencontré Hasi Eldib, cinéaste de l’Université Carleton, qui est devenu un élément intégral de l’équipe de travail sur le terrain. Il a été présent du début à la fin, filmant et participant à la discussion. John Rosefield, notre technicien sonore de terrain, a développé un studio d’enregistrement mobile avec des blocs-piles, un petit chariot solide pouvant se mouvoir sur le terrain où nous étions. Le film s’est avéré être très beau – bien plus beau que je ne l’aurais pensé. À l’avant-première du film, avec les interprètes et leurs familles, nous nous sommes mis d’accord pour qu’il soit partagé. Nous avons eu notre première le 28 février 2021.

Vous pouvez visionner la bande-annonce ici et le film complet.

Au moment de la rédaction de cet article, je suis à l’étape finale de ma première version. Une fois ma recherche terminée, il me tarde de développer un modèle pour la musicothérapie environnementale avec l’utilisation de EVE comme mode central avec lequel travailler. Ce travail a des implications très intéressantes pour la musicothérapie, spécialement en période de restrictions dues à la COVID où sortir faire de la musique à l’extérieur est une des façons de respecter le protocole sanitaire.

Je voudrais remercier Hasi, John, ainsi que mes cinq chanteuses fantastiques, Cait, Ellen, Helen, Frances et Kelly-Ann, qui ont toutes consenti à ce que je partage ce travail avec d’autres. Les réflexions qu’elles ont partagées sont remarquables et elles m’ont guidée vers d’inspirantes découvertes pour ma recherche.

Eidsheim, N.S. (2015). Sensing Sound: Singing and Listening as Vibrational Practice. Duke University Press

Feld, S. (2015). Acoustemology. In D. Novak and M. Sakakeeny (ed.), Keywords in Sound, (pp.12–21). Duke University Press.

Schafer, R.M. (2002). The Complete Patria. Arcana Press.


Publié : 17 mai 2022

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